Antoine de Paris, pionnier de la coiffure moderne
Visuels ci-dessus : © Droits réservés
Pionnier, visionnaire, et membre lui-même du star-system de l'époque, Antoine de Paris est injustement tombé dans l'oubli. Les 50 ans de sa mort sont l'occasion de réparer cette erreur fondamentale...
2026, c’est son année ! Et c’est bien le moins que l’on puisse accorder à Antoine de Paris, visionnaire et pionnier de la coiffure moderne, décédé dans sa Pologne natale il y a presque 50 ans pile (le 5 juillet 1976). De son vrai nom Antoni Cierplikowski, il était né à Sieradz, en Pologne, le 24 décembre 1884, une date symbolique qui augurait bien de son destin… Inventeur de la coupe à la garçonne en pleine Belle Epoque, coiffeur des plus grandes actrices des années 20 aux années 50, soucieux de transmettre son savoir-faire, il a aussi révolutionné et, quasiment, inventé, le marché de la coiffure…

© D.R.
Largement tombé dans l’oubli depuis sa disparition, à peine connu des professionnels qui ont davantage entendu parler de son disciple et ami Alexandre de Paris, il revient sur le devant de la scène grâce à une biographie évidemment incontournable de sa compatriote Marta Orzeszyna, enfin traduite en français et parue chez Flammarion : « L’histoire captivante du coiffeur qui inventa la coupe à la garçonne ».

Mais aussi grâce au Trophée spécial créé par la Haute Coiffure Française pour lui rendre hommage, le Prix Antoine de Paris, qui sera décerné pour la première fois le 27 septembre prochain.
Un documentaire à venir
Et enfin grâce à un documentaire ambitieux et nécessitant des recherches au long cours, porté par le producteur Nicolas Lesoult et réalisé par Sebastiano d’Ayala Valva. Depuis plusieurs années, le réalisateur mène une enquête internationale entre Paris, la Pologne et les États-Unis pour retracer le parcours exceptionnel du coiffeur, entre intuitions géniales et extravagances de star… ce qu’il était, à l’époque !
Il côtoie les artistes Picasso, Man Ray, Cocteau… Avec Coco Chanel, l’avant-gardiste Elsa Schiaparelli et les Surréalistes, il fait partie des figures incontournables de l’époque. La Haute Coiffure Française a d’ailleurs décidé de soutenir ce projet de documentaire et de réhabilitation en lançant une cagnotte accessible à tous (par ici).
L'inventeur de la coupe à la garçonne
Antoine, de son surnom tout simple (Antoine de Paris était plutôt réservé à l’international, en France, son prénom suffisait…), arrive à Paris en décembre 1901, pour ses 17 ans. Il épouse Berthe Astier début 1909 à Londres, avant de revenir à Paris, où il s’apprête à révolutionner la société française, préfigurant le grand élan d’émancipation féminine des années 20 et 30.

La comédienne Eve Lavallière © D.R.
Dès 1909, il suggère ainsi à la comédienne de théâtre Eve Lavallière, qui souhaitait relancer sa carrière, de couper ses cheveux… Pari gagnant : la quadragénaire fait la une des journaux, séduit par l’originalité de cette toute première coupe à la garçonne, par son effet rajeunissant, et fait des émules.
Le Tout Paris se rue dans le premier salon d’Antoine, ouvert au 5 rue Cambon (Paris 1er), juste à côté de l’atelier de la couturière qui monte, Coco Chanel. Elle cherche à libérer les femmes de leur carcan vestimentaire (corsets étouffants, robes longues…), lui leur donne également une nouvelle version de la féminité, plus moderne. Chanel et Antoine sont les artisans, en France, d’une liberté radicale et assumée, même si elle n’est pas toujours comprise et encore moins acceptée.
L’immense comédienne Sarah Bernhardt, la danseuse Isadora Duncan, la meneuse de revue Mistinguett, la danseuse et courtisane soupçonnée d’espionnage Mata Hari se font couper les cheveux par lui. Tout comme les infirmières de la Première Guerre Mondiale.

L'actrice Louise Brooks © D.R.
Au début des années 20, il reprend ses ciseaux. Au niveau international, l’actrice star du cinéma muet, Louise Brooks, donne un immense coup de projecteur à cette toute nouvelle coupe à la garçonne, un carré très court, tranché, affûté. (Notamment dans le film culte « Loulou », 1929.) Ce sont les « Années Folles » : on reprend goût à la vie, après un tout premier conflit mondial ultra meurtrier, on s’amuse, on boit (malgré la Prohibition aux Etats-Unis), on danse, avec des robes fluides, sans taille, et des carrés courts, lisses ou agrémentés de crans, d’accroche-cœurs. Lesquels sont d’ailleurs revenus en force ces dernières saisons sur les tapis rouges…
Des perruques pour Joséphine Baker
En France, le maestro de la coiffure, également très attiré par l’art de la sculpture, crée aussi des perruques artistiques. Il est ainsi l’auteur des coiffures lisses, bien ajustées et sur mesure de la célèbre actrice, meneuse de revue et résistante française d’origine américaine Joséphine Baker. Elle a conquis Paris, et elle est la première femme noire à faire la couverture du magazine Vogue. Il la suit et la coiffe pendant ses tournées…

Antoine façonnant une perruque © D.R.
Outre-Atlantique, les « Flappers », les jeunes femmes rebelles de l’époque, répandent la coupe courte made in France. A l’instar de Zelda Fitzgerald, femme de l’auteur Francis Scott (« Gatsby Le Magnifique »), pour laquelle Antoine imagine la coupe pivoine, inspirée de la fleur qu’elle adore.
Une influence toujours présente
Comme le constate Le Parisien dans son article récemment publié sur Antoine, « Ses looks sont restés tendance. Anna Wintour, rédactrice en chef de l’édition américaine du magazine Vogue entre 1988 et 2025, arbore toujours l’un des classiques d’Antoine. Quant au top model Naomi Campbell, sa coiffure dans les années 1990, cheveux courts avec boucles sur le front, est un clin d’œil appuyé à Joséphine Baker et à ses perruques, confectionnées par le maître franco-polonais. »

A gauche, Joséphine Baker, à droite l'influenceuse Léna Mahfouf en 2023 © D.R.
Plus récemment, on a vu les influenceuses Léna Mahfouf ou Kylie Jenner arborer des accroche-cœurs inspirés des Années Folles, et les réseaux sociaux en faire des gorges chaudes…
Il invente le salon de coiffure moderne
Et puis, Antoine a créé le salon de coiffure. Sa biographe polonaise le raconte très bien dans Le Figaro. « Au début du XXème siècle, le coiffeur est encore un homme de l’ombre : il entre par l’escalier de service et se contente de mettre en valeur les cheveux, de les attacher, de fixer les tresses, de faire des boucles. Antoine est le premier à leur donner une forme avec des ciseaux… »

L'invention du salon de coiffure actuel © D.R.
Et de préciser : « Personne n’avait rien vu de pareil. Une femme coiffée dans un salon et non par une femme de chambre dans l’intimité de sa maison ; un shampooing avant la coupe ; les premiers sèche-cheveux électriques en Europe : des clientes assises ensemble dans une grande salle et non dans des box étroits… On appelait cela "Le cirque d’Antoine". Grâce à lui, poursuit Marta Orzeszyna, le soin des cheveux devient un véritable spectacle…
Au cours de sa carrière, il invente également les faux cils, les crèmes à Bronzer Bain de Soleil et même une ligne de parfums baptisée "Rue Cambon", clin d’œil à l’adresse de son salon, et à sa célèbre voisine Coco Chanel. » Dans ses salons, on s’occupe aussi des ongles, on réalise des soins pour les femmes pendant qu’on les coiffe. C’est une véritable fourmilière.
En 1925, Antoine ouvre son premier salon de coiffure aux États-Unis, sur la très chic Cinquième Avenue de New York. Ses salons se développent ensuite à travers les États-Unis et s’étendent entre Paris, Tokyo, Melbourne et Vancouver. En 1945, il y a 121 salons Antoine. C’est sa femme qui s’occupe de la gestion financière de cet empire. Jusqu’à ce qu’il se sépare d’elle et le dilapide…

La bataille des rivales. A gauche Bette Davis, à droite Joan Crawford, dans les années 30 © D.R.
Dans les années 1930, il alterne les séjours entre Paris et les Etats-Unis, et il passe l'occupation à Hollywood, où il travaille notamment pour les studios de la MGM et la Warner Bros. Ceux-ci lui confient leurs starlettes, comme les deux rivales de l’époque, Bette Davis et Joan Crawford…
Après la guerre, il se rend plus souvent en Pologne. Il offre au pays une importante collection d'œuvres de ses amis artistes. Et, dans les années 70, à la grande surprise de ses proches, il décide de revenir s’installer dans sa ville natale, derrière « le Rideau de Fer », alors que tant de Polonais souhaiteraient rejoindre l’Europe de l’ouest : on est en pleine Guerre Froide…
Une oeuvre à réhabiliter
Pour sa biographe, son empreinte sur la coiffure est immense : « D’abord par l’école qu’il avait créée, il a formé toute une génération d’apprentis, dont Alexandre de Paris et Richard Dalton, qui fut le coiffeur de Lady Di dans les années 80. Son style infuse encore l’esthétique actuelle et lorsque, par exemple, je regarde l’émission "Drag Race", j’y vois des réminiscences des coiffures d’Antoine, qui pouvaient aussi être très sculpturales. Et il a surtout façonné l’image de très nombreuses stars de cinéma à Hollywood. »

Un passionné de sculpture... © D.R.
Artiste, business-man, oiseau de nuit, communicant : Antoine était un homme orchestre, qui touchait à tout avec le même talent, la même grâce et la même clairvoyance. Et qui multipliait les extravagances (il dormait par exemple dans un caisson en verre, façon Dracula, entre autres fantaisies...). Unique, précieux et injustement oublié : sa réhabilitation auprès des pros, ainsi que sa mise en lumière auprès du grand public font partie de l’incontournable devoir de valorisation du secteur que nous portons tous.
En , le coiffeur Alexandre, qui fut son élève et premier garçon, rapporte de Pologne sa main droite, telle une relique. Celle-ci est inhumée dans le cimetière de Passy (Paris 16ème).
Un précurseur en termes de techniques, d’offre, de communication et de tendances
- Antoine crée le salon de coiffure moderne , où il accueille des femmes pour leur couper les cheveux et non pas seulement pour les coiffer. Il invente aussi la notion de beauté globale.
- Il invente la coupe à la garçonne, un carré net et très court.
- Il est le premier en Europe à utiliser un séchoir électrique dans son salon.
- Il est le premier à introduire et à fabriquer de l'autobronzant.
- Il a lancé à Paris la mode des perruques colorées du soir.
- Il crée des perruques pour les artistes de Music-Hall.
- Il imagine des coiffures très stylisées et sculpturales.
- Lors du couronnement de la reine Élisabeth II, premier événement à être retransmis en direct, à l’échelle internationale , par la télévision en juin 1953, il surveille le travail de 65 coiffeurs.
- Ses amis sont le peintre Picasso, le photographe Man Ray, le poète, dessinateur et dramaturge Jean Cocteau , les écrivains Francis Scott Fitzgerald, Colette, et évidemment l’immense artiste internationale Joséphine Baker…